Avec cette assurance tranquille des gens à qui la vie a toujours souri, Karim Boudjema s’apprête à livrer son premier combat politique. Choisi par l’UMP pour
mener la liste d’opposition aux municipales rennaises, ce chirurgien de renom a franchi le pas de l’engagement public sans passer par le militantisme partisan. Ni de droite ni de gauche ? Plutôt
un peu des deux...
Brillant parcours que celui de Karim Boudjema, l’enfant d’Algérie aujourd’hui mondialement reconnu comme l’inventeur de la greffe auxiliaire du foie.
En l’évoquant, il ne joue ni les faux modestes pétris d’une humilité de façade, ni les auto-célébrants du génie de la réussite.
S’il laisse parfois transparaître sa grande fierté d’avoir su jalonner de succès un itinéraire peu commun, il en partage toujours le mérite avec ceux qui
l’ont poussé devant eux ou emmené dans leur sillage.
«J’ai eu la chance de rencontrer sur mon chemin des hommes qui m’ont fait avancer, humainement et intellectuellement », lance-t-il.
L’enfant de Didjelli
D’abord, la famille. « Je suis né ans la petite ville de Didjelli, le port de commerce du liège », raconte-t-il. «Mon grand-père, ouvrier dans une petite fabrique de bouchons, avait gravi les
échelons pour devenir responsable de l’export ».
Rien ne prédisposait ses enfants à suivre des études supérieures, un privilège rare dans l’Algérie des années 40.
Pourtant Hadid, le petit dernier d’une fratrie de dix, va y parvenir. "Mon père était bon élève. Il a été remarqué par son instituteur qui a tout fait pour qu’il poursuive ses études ». Il part à
Paris en faculté de médecine et c’est là, à l’université, qu’il fera la connaissance d’une jeune Française, étudiante en pharmacie, qui deviendra son épouse.
Diplômes en poche, tous deux s’installent à Constantine où ils exerceront chacun leur métier, elle pharmacien et lui généraliste.
Leurs garçons reproduiront le modèle : tous trois sont partis étudier en France, tous trois sont aujourd’hui médecins. Mais aucun n’est revenu exercer en Algérie.
C’était pourtant le projet de Karim.
«J’ai choisi de faire mon internat de chirurgie à Strasbourg, parce que l’université est jumelée avec la faculté de médecine de Constantine>, se souvient-il. « Mais la vie en a décidé
autrement : j’ai rencontré mon épouse à Paris. Devant la fac, comme mon père ».
L’homme des greffes auxiliaires
Au CHU de Strasbourg, le jeune chirurgien est emporté dans le tourbillon d’une spécialité en pleine révolution, celle des greffes d’organes.
«J’ai vécu intensément ces années fabuleuses : je passais ma vie à l’hôpital, il fallait avancer, encaisser les échecs cuisants, des successions d’échecs jusqu’à ce jour extraordinaire où ça a
marché ".
C’était en 1993. Karim Boudjema tentait une opération inédite sur une enfant de quatre ans atteinte d’une hépatite virale. La petite s’en est sortie : son sauveur venait d’inventer la greffe
auxiliaire du foie. « Elle consiste à greffer la moitié d’un foie sain sur une partie du foie du malade, qui elle-même redevient saine au bout de quelques mois », explique le praticien.
«On enlève ensuite la partie greffée, et l’organe se reconstitue ». Cette première mondiale vaut à Karim Boudjema de publier son expérience dans The Lancet, la revue scientifique de référence
dans le monde médical. Devenu une sommité internationale, il enchaîne les conférences à travers le monde, où les plus prestigieux établissements s’arrachent « l’homme des greffes auxiliaires
».
Les hommes, la ville et l’opportunité…
À la faveur d’une conférence à Rennes, Karim Boudjema rencontre l’équipe de chirurgie du CHU de Pontchaillou. Le courant passe, et le chef de service lui propose de venir en Bretagne comme
adjoint et futur successeur.
Il aime la Bretagne, la ville lui plaît, les hommes aussi, et l’opportunité le tente. «À Strasbourg, il aurait fallu que j’attende des années avant qu’un tel poste soit libéré par les départs à
la retraite de mes aînés », commente-t-il.
« En France, c’est comme ça que ça se passe, et c’est la meilleure façon de s’assoupir. On n’apprend qu’en se remettant en question ».
Depuis son arrivée voici neuf ans, Pontchaillou est devenu l’un des tout premiers centres de transplantation de France. Il vient de franchir, cette année, le cap de la millième greffe du
foie.
C’est aussi l’année où le professeur Boudjema décide de donner une nouvelle orientation à sa vie, alors qu’il est désormais pleinement Rennais et passionnément Breton.
La gloire et le champignon
Là aussi, la greffe a pris, et le chirurgien a ajouté la reconnaissance publique à la renommée scientifique : en 1997, il sauve un Carhaisien intoxiqué par des amanites phalloïdes et se trouve
propulsé au rang de célébrité régionale. C’est la popularité, les honneurs de la presse, les réceptions officielles, le palmarès des hommes qui comptent, une nouvelle vie sociale. Oui, il
l’avoue, il y prend goût.
Pour l’orgueil et la gloire ? Peut-être. Mais surtout pour la découverte d’un monde qu’il ne connaissait pas : celui des gens en bonne santé. « J’avais vécu toute ma vie dans un univers de
malades où règnent la souffrance et la mort, où l’on vit avec la mort des autres qui renvoie sans cesse à la sienne…
On rentre chez soi avec des soucis, on dort en y pensant, et on se réveille en se demandant : "Comment va-t-il ?" Il faut s’interroger tout le temps pour ne pas se blinder, pour trouver les
réponses de l’apaisement. J’adore mon métier, mais j’envisage aujourd’hui de lever le pied sans pour autant y renoncer. Mon expérience clinique me permet de travailler très vite et j’ai plus de
disponibilité que jamais, même si je veux garder l’enseignement et une journée chaque semaine pour les relations avec les malades ».
L’anti-camp
L’année de ses cinquante ans sera celle des questions, mais aussi des réponses. L’élection présidentielle l’intéresse, parce que la personnalité de Nicolas Sarkozy lui plaît et que son programme
lui convient.
Est-il, pour autant, de droite ? Il répond clairement non. Bien sûr, il a sympathisé avec Loïck Le Brun, le leader UMP (ex-UDF) de l’opposition municipale. Mais il a aussi beaucoup apprécié
Jean-Louis Tourenne, le président socialiste du conseil général. « J’aurais pris plaisir à travailler avec l’un et l’autre, mais ce n’était sans doute pas le moment».
Est-il centriste ? Il le revendiquerait volontiers s’il ne s’agissait pas de choisir un camp : la politique s’intéresse pour l’action, pas pour le combat. Peut-être parce qu’il en a trop souffert
lorsqu’il était enfant, en 1962 en Algérie, lorsque les parents étaient la cible d’attentats des deux camps, de l’OAS comme du FLN. « Ce n’était pas facile pour un couple mixte dans ces moments
de guerre. Ils soignaient les uns et les autres… »
L’existence ou l’action
Alors, quand Pierre Méhaignerie l’a sollicité pour mener la liste rennaise, lui qui n’était membre d’aucun parti et qui ne veut en
aucun cas le devenir, il s’est assez bien retrouvé dans un projet qu’il qualifie de «modéré et ouvert, à l’image de Rennes et des Bretons". Parce qu’il n’est pas d’un camp et n’est l’ennemi de
personne,
il veut réussir à fédérer sur son nom et sa liste en réalisant une large ouverture vers les Rennais modérés, de gauche et de droite.
Et si possible avec le MoDem dont il se sent si proche, avec ses "valeurs morales de gauche » et sa volonté très sarkozyenne de changer les choses en gommant les blocages de la société.
Y croit-il ? « C’est un peu difficile de se frotter aux états-majors des partis politiques », reconnaît-il dans un sourire désabusé en regrettant " les ambitions d’exister », difficiles à
concilier avec l’esprit d’ouverture et la volonté d’agir.
source : Le télégramme
Par Yilmaz Mehmet
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Publié dans : France
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